editorial du 7 au 14 octobre

vendredi 7 octobre 2011 par Radio-Grésivaudan

Je grince des dents et fulmine en interne. La tension monte et l’indignation avec. Je prends soudain conscience que j’ai mal au cul et me mets à gesticuler nerveusement, mais discrètement. Et plutôt que d’essayer de prendre la parole, je gratte énergiquement sur mon papier les idées qui me passent par la tête. Et je m’en veux de n’avoir pas su ouvrir ma trop ptite gueule.

A quelques mètres de moi, un journaliste de France Inter, fier producteur d’une émission à laquelle le service public accorde la bagatelle de dix minutes d’antenne par semaine. Normal, elle donne la parole aux jeunes de banlieue, et les jeunes de banlieue, ils n’ont pas grand chose d’intéressant à dire. A première vue et malgré ses airs de jeune premier parisien (n’y voyez pas là l’objet d’un quelconque préjugé issu de la mentalité restreinte d’une jeune précaire provinciale jalouse), l’homme doit avoir des choses captivantes à raconter. Ce qu’il fait, évidemment. « J’ai organisé une journée entière sur France Inter où ce sont les jeunes des banlieues qui ont assuré les programmes. On a travaillé d’arrache pied pendant 6 mois avec 300 jeunes, et au final 60 d’entre eux ont tenu l’antenne toute une journée. » Et d’ajouter en passant : « On a disposé de moyens énormes ». Mais son CV ne s’arrête pas là : « Je travaille au Bondy Blog et les jeunes ont organisé très récemment (ndrl le 2 octobre sur LCP) une interview politique avec Jean-Luc Mélenchon. On compte en faire d’autres. » Superbe. Initiative honorable. Donner des outils aux jeunes de banlieue pour mener une interview politique, ça peut s’appeler partager la parole. Ou mélanger les genres. Ou les deux. Jusque là, rien à dire. Ca fait même presque rêver, quand comme moi on est un petit galérien de radio associative qui ne dispose pas de « moyens énormes ». Et puis il continue, et explique l’importance, quand on est journaleux, de transmettre à des personnes qui n’en ont pas l’occasion d’habitude, d’avoir envie et d’être capable de s’emparer d’un média. Je dis être capable, et c’est là que j’ai commencé à tiquer, parce qu’il a ajouté qu’évidemment, tous les jeunes n’ont pas des choses intéressantes à dire et qu’il faut trier puis (je cite) « formater », accompagner pour reformuler, réécrire, etc.

C’est précisément le mot « formater » qui m’a dérangé. Là je me suis dit un grand merde, c’est ça la parole partagée selon un éminent journaliste du service public qui avait l’air différent vu le travail qu’il fait ? Reformuler ce que disent les jeunes ? Mettre leur parole aux normes ? Coller aux codes ? (Les termes normes et codes ont aussi été utilisés) C’est ça la parole partagée selon lui ? Et c’est ça être journaliste, c’est formater, normer, coder ? Non mais oh !? Et là j’ai eu envie de l’ouvrir, et je l’ai pas fait, pour dire que non, c’est justement la diversité des points de vue, des façons de s’exprimer, des sujets abordés qui font la richesse d’un document sonore et qui sont finalement l’essence même de la parole partagée. Pourquoi vouloir à tout prix standardiser la forme ?

Sur ces belles paroles, comme pour le recadrer ou reformuler ses dires, une ex femme de France Culture dont j’ai oublié le nom a fait remarquer qu’il ne fallait pas oublier la différence notable entre faire travailler des gens sur le long terme pour les former au métier (ou au rôle provisoire) de journaliste, et aller sur le terrain pour récolter la parole et la restituer ensuite. Peut-être ce monsieur ne parlait-il que de la formation (qu’il a tout bonnement qualifiée de formatage), mais je lui laisse le bénéfice du doute.

Mais bon, quand même, ce qui me pose question c’est sa façon de parler des gens dont la parole constitue un reportage. D’un côté il a parlé d’experts, de spécialistes, et de l’autre de témoins, en gros les gens « lambdas » qu’on interviewe sur un sujet. Il a associé aux experts l’idée de réflexion sur tel ou tel sujet, et aux témoins celle d’illustration, expliquant qu’entre les deux il y avait des codes dont le journaliste a les secrets, qui lui permettent de jouer le rôle de médiateur et ainsi d’aider les gens à élaborer leur discours (donc encore une fois implicitement à le transformer pour le standardiser). Je ne dis pas qu’il a complètement tort. Je trouve simplement que c’est un peu réducteur d’opposer les experts à ceux qu’il appelle les témoins. Sans parler de l’aspect formatage de la forme qui m’hérisse le poil, mais pour parler du fond, ça me donne l’impression qu’il exclut le fait que les témoins puissent avoir spontanément des choses intéressantes ou légitimes à dire. Alors oui, comme le rappelait la gentille dame de France Culture, la parole n’émerge pas toujours aussi rapidement et facilement qu’on le voudrait, et la prise en compte du temps passé sur le terrain est évidemment au cœur de la problématique. Un reportage fait en deux temps trois mouvements sera forcément bien plus pauvre en matière de contenu qu’un documentaire bien léché. Mais ça n’empêche pas que la parole intéressante et intelligente puisse émaner rapidement ! Evidemment, on peut aussi parler de la subjectivité des critères qui font que l’on juge intéressante ou légitime telle ou telle parole. Mais c’est une autre question, qui n’a pas été abordée et ça risquerait de prendre du temps, car je me pose des questions là-dessus mais je n’ai pas de réponse.

Tout ça pour dire qu’une fois de plus j’ai eu la preuve que les médias traditionnels continuaient à tracer leur route sans enlever leurs oeillères et en méprisant les autres médias, plus libres, qu’ils considèrent moins pros, que sont les radios associatives par exemple. Alors voilà, c’est pas du luxe que de rappeler qu’il existe en France environ 650 radios associatives, toutes ne sont pas bonnes (encore une fois, selon quels critères ? Tout est subjectif...), mais certaines tentent d’être un véritable vecteur de parole citoyenne. Et je défends mon bout de gras en ajoutant que tous les journalistes ne sont pas des rats de bureau qui font des interviews par téléphone et que la race de ceux qui font du travail de terrain n’est pas éteinte, et surtout pas dans les radios locales.

E.P