editorial du 17 au 24 avril

samedi 18 avril 2015 par Radio-Grésivaudan

Black Box Corporation
Les boîtes noires n’empêchent pas les avions de se crasher
 

Le grillon
Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleurie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
je n’ai point de talent, encor moins de figure.
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper ;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient, et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh ! oh ! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons caché.

Jean-Pierre Claris de FLORIAN (1755-1794)

Le dernier vers de ce poème est-il à l’origine de cette expression proverbiale française ou reprend-il un dicton en vogue à l’époque ? Je ne saurais vous le dire, mais je crains qu’on l’ait trop oublié, à l’heure où nous déballons incontinents, où nous publions toute honte bue, gloires et avanies, boires et déboires, pistils et pustules sur le World Wide Web. Ici Florian prévient les anges que nous sommes tous, immergés dans une quotidienne télé-réalité, sacrifiant au règne de l’apparence, jouant le script qui nous est dicté, nous brûlant les ailes au feu de l’éphémère notoriété. L’expression, en se banalisant se généralisa pour nous signifier de conserver un jardin secret. La société n’est pas, à priori une menace, elle est au pire un mal nécessaire, mais notre bonheur implique une part de secret, celle qui garantit notre intégrité en tant qu’individus, nous préserve de l’uniformité ; nous permet de conserver notre seule liberté encore entière - à condition de ne pas la déléguer ou l’abdiquer - , la liberté de penser.
Alors, vous dire si la loi sur le renseignement est bonne ou non, franchement je ne sais pas. Ses défenseurs promeuvent, ses détracteurs s’émeuvent et tous révèlent des contradictions. A première vue la loi fournit des gardes-fous, mais certains articles laissent trop de place à l’interprétation et inquiètent ceux qui défendent à juste titre la liberté d’expression, le secret des sources, la liberté d ’opinion, de manifestation, de circulation, le droit à une vie privée non épiée.
Déjà, il y a vingt ans, je constatais mi-sourire, mi consternation, que ma banquière avait suivit carte bleue après carte bleue mes vacances, lorsqu’elle me conseilla devant l’inadéquation entre mon découvert et mes revenus, d ’éviter Amsterdam.
Depuis, ça me gratte la puce. Il y en a partout ! Dans notre téléphone, c’est à dire sur nous puisque nous ne le quittons plus. Mais aussi dans les réverbères, les voitures, les cigognes, les tortues...les arbres ! Les moutons, les veaux, mon médecin, les cafetières et les aspirateurs, les montres, les vélos, les péages, les feux rouges, les ascenseurs...les détecteurs de faune ! Les caisses enregistreuses, bientôt chaque produit, le G.P.S, les vêtements...bientôt mes organes, mes yeux, mon cerveau. Le tout bien sûr de plus en plus interconnecté.
Depuis tous les regards se sont tournés vers cet écran sur lequel vous me lisez. Depuis la NSA écoute tout, tout le temps. Avec la complicité de Google et des F.A.I. Depuis, chaque site me colle des cookies et me propose de devenir un type génial ! Un homme augmenté !
Depuis, nos services de renseignement, qui comptent parmi les meilleurs, ont essuyé quelques échecs. Mais l’accès aux serveurs ne stoppera pas les fatwas ni ne contrera des réseaux qui savent rester dormant des années et se rendre invisibles. Et rien ne saurait remplacer l’infiltration physique qui est justement la force de nos services. D’ailleurs qu’ils se méfient, ils pourraient bien eux mêmes se faire « hacker » . N’est ce pas une règle de base ? Ne rien écrire. Ne rien noter. La force des services secrets, c’est le secret non ?
Bref, en fait ça ne me plaît pas particulièrement qu’un algorithme surveille systématiquement mon activité et je ne crois pas non plus que cela soit très efficace pour lutter contre le crime. Mais je crois que l’enjeu, au-delà de cette loi est la mise en données numériques de la totalité du monde et du vivant. C’est la mort simultanée du hasard et du libre arbitre. L’homme soit-disant augmenté est en fait diminué, amputé des ses facultés, dont l’intuition, pour les confier, les externaliser dans la machine de l’Unimonde, comme le décris si bien Maurice Dantec*.
L’enjeu c’est le fascisme évidemment, celui qui m’enlèverait le droit ou même la possibilité de n’être pas connecté…

* Maurice G. Dantec : Cosmos Incorporated/Grande Jonction, 2005/2006. Albin Michel.

S.R.