Livre de la semaine

vendredi 27 octobre 2006 par Radio-Grésivaudan

L’heure et l’ombre de Pierre Jourde

l’histoire : « Toute magie en avait radicalement disparu. » C’est le monde. « Je fréquentais cinq jours par semaine une dalle de béton pisseux qui donnait accès aux amphis. Pourquoi la médecine ? Je ne sais plus. Ç’aurait pu être le droit. Je ne me sentais aucune vocation particulière. » C’est la vie. Saint-Savin. C’est le nom. Celui d’une petite ville balnéaire, dans les syllabes duquel se concentrent le parfum de vacances passées et la magie d’un amour d’enfance. Une nuit d’été. C’est l’ombre.
Le narrateur évoque ce paradis perdu devant la femme qu’il aime. Il décide d’y revenir avec elle, sans attendre. C’est l’heure. Ils prennent la route. Pendant ce long voyage nocturne, la passagère lui raconte un épisode de sa vie passée, la trouble attirance qu’elle a autrefois éprouvée envers une petite fille et son père, un solitaire obsédé par d’étranges visions. Et si cette histoire recelait la clé du passé vers lequel il revient ? Ce retour va changer le cours de son existence. Sur ce qu’il a vécu ou croit avoir vécu, d’autres personnages, qui prennent tour à tour la parole, jettent une lumière nouvelle : est-ce l’existence qui a engendré des histoires, ou cette existence n’est-elle que le produit d’une fiction inépuisable ?

l’auteur : Pierre Jourde est né en 1955 en banlieue parisienne dans une famille d’origine auvergnate. Agrégé de lettres, il enseigne le français pendant dix ans dans divers collèges et lycées (Puy de Dôme, Pas de Calais, Oise, Seine et Marne). Universitaire depuis 1992, il partage son temps entre Paris et Valence où il enseigne la littérature française à l’université Stendhal. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages - critiques, essais, romans. Chez le même éditeur, La Littérature sans estomac a obtenu en 2002 le Prix de la critique de l’Académie française et Festins secrets le Prix Renaudot des Lycéens, le Grand Prix de la S.G.D.L. et le Prix Valéry Larbaud 2006.

coup de coeur : Impossible d’oublier le contexte quand on passe à la lecture d’un roman de Pierre Jourde. Une dégustation à l’aveugle eût été préférable. Mais le bouquin a sa couverture. On est donc entré sur la pointe des pieds dans L’Heure et l’ombre, comme l’an dernier dans Festins secrets. Et l’on avait alors décidé de n’en rien dire, les réserves qu’il inspirait pouvant être prises pour une défense des chapelles de Saint-Germain-des-Prés. Heureusement, L’Heure et l’ombre a la saveur douce et sucrée de la mémoire. Un homme, enfant, s’était épris de Sylvie, une petite fille qu’il ne pouvait qu’observer depuis le jardin de sa maison de vacances, à Saint-Savin. Jeune adulte, il la rencontre. Brièvement. Mais l’image est en lui et sera au centre de sa vie. Plus tard, l’homme reviendra à Saint-Savin, avec Denise, à cause du nom, à cause du lieu, à cause d’un souvenir à elle. Les histoires s’emboîtent. Les signes renvoient aux signes. Etre épris, c’est être pris. L’homme retrouvera Sylvie. Il y a dans ce livre la persistance du vent qui passe et qui, si ténu soit-il, emporte les destinées. Il y a ces images lointaines, ces choses vues dans le bois de Saint-Savin, qui restent floues quand on s’approche. Les coïncidences. L’effort de la mémoire. De savoir ce qu’on a été. Et de le dire. Car L’Heure et l’ombre a deux narrateurs (au moins), un père qui parle à son fils et un fils qui le raconte.