Le monde de la santé en souffrance…

mercredi 2 mai 2018 par Radio-Grésivaudan

Le monde de la santé en souffrance… La vocation médicale de l’homme et La souffrance des personnels soignants à l’hôpital. De quelle façon cohabite la vocation de l’hôpital quant à soigner et les attentes en matière de performances économiques exigées par les politiques ?… Que prévaut-il à la vocation médicale de l’homme, le serment d’Hippocrate ou le sermon politique ?

Avec :

Pr Emile REYT ; Oto-Rhino-Laryngologie (ORL) ; Pôle Appareil Locomoteur, Chirurgie Réparatrice et Organes des Sens (PALCROS) CHU Grenoble - Président du Collège Français des enseignants en ORL ; Vice-président de la Société Française d’ORL ; Membre de la commission de qualification nationale du Conseil national de l’Ordre des Médecins ; Président du groupe REFCOR (Réseau d’Expertise des Cancers ORL Rares) ; Membre du bureau de la Société Française de Cancérologie Cervico-Faciale.<br>

Ce n’est pas en faveur d’un optimum organisationnel et économique, ni pas le seul discours des impératifs financiers, que l’on mobilisera les soignants et les médecins. On mobilisera les soignants par l’affirmation première de la finalité de l’exercice médical et soignant et par l’explication démontrée qu’une bonne gestion est au service de cette finalité et non l’inverse

En guise d’introduction
(Source : Commission Ethique et Professions de Santé. Rapport au Ministre de la Santé, de la Famille et des Personnes Handicapées. Mai 2003.)

De partout sourd une inquiétude. Il n’est pas une profession de santé qui n’exprime un profond malaise et qui ne craint pour son avenir. Certains livres se font de plus en plus polémiques en révélant une incompréhension croissante entre le monde médical et celui de l’administration et des gestionnaires, comme entre les acteurs du monde de la santé et la société dans son ensemble. La prévision des besoins par disciplines médicales et par compétences professionnelles s’est avérée gravement déficiente et cette erreur est irrattrapable sur le court terme. La menace contentieuse pèse sur les consciences, même si elle n’est pas encore aussi réelle en France que dans d’autres pays. Le fossé tend à se creuser entre les attentes voire les exigences du malade, presque sans limites désormais, et les possibilités de financement. Et au total, le métier s’est durci : des difficultés de recrutement se font à nouveau jour, au point de commencer à créer des situations absurdes.

Pourquoi parler de réflexion éthique alors qu’il y a tant de questions concrètes à régler ?
Si la personne malade est le cœur de l’action des médecins, des soignants, de tous les acteurs du monde de la Santé – et c’est ici notre principale affirmation – cela vaut en toutes circonstances et cela doit être régulièrement rappelé.

Toute évolution des professions de Santé devra être pensée en fonction de cet impératif de vie.

On ne saurait trop recommander ici aux Responsables concernés, de trouver « les mots pour le dire », de telle manière que les débats concernant l’évolution du système de santé soient remis dans le bon ordre, et que ce qui est d’ordre second le soit et le reste.

Une institution de soins n’est pas une entreprise. Les soins libéraux ne sont pas un commerce. Il s’agit de femmes et d’hommes au service du malade, traversés d’espérances et d’angoisses, de joies et de douleurs, qui ont la responsabilité de s’engager en réponse à l’appel décisif d’une faiblesse qui oblige. Il s’agit de femmes et d’hommes qui luttent chaque jour contre la maladie, la souffrance, la solitude et la mort. Les médecins et les soignants vivent au creux même de l’humain. Ils donnent chaque jour un sens à nos sociétés comme à nos vies.

En ces temps où l’exclusion guette, le charisme des soignants est d’aller vers les autres, tous les autres, pour les rencontrer tels qu’ils sont, en osant ne jamais se conformer aux a priori de toutes natures. C’est dans l’histoire de tous les jours, dans le plaisir quotidien comme dans la souffrance inexplicable, que s’exerce leur métier.

Leur capacité de dominer leur émotion s’exerce au moment même où ils doivent se donner pour rencontrer. Ils doivent savoir prendre en compte dans leur parole professionnelle l’angoisse humaine tout en prenant le temps pour comprendre chaque personne écoutée.
Le malaise ne peut qu’être croissant entre cette réalité-là et un discours dominé par les arguments techniques et financiers qui peinent à donner du sens et du souffle à ce métier si particulier que nous n’hésitons pas à qualifier de vocation. Cela est d’autant plus regrettable que les malades comme les soignants et les médecins nous apprennent d’abord l’éminente dignité de la personne humaine, valeur fondatrice de nos sociétés occidentales. Il n’y aura jamais meilleur stage de formation pour les élèves des Grandes Ecoles qu’un stage de quelques semaines dans un service hospitalier, exposé à des situations difficiles.

Ce n’est pas d’abord en faveur d’un optimum organisationnel et économique, ni par le seul discours des impératifs financiers, que l’on mobilisera les soignants et les médecins. On mobilisera les soignants par l’affirmation première de la finalité de l’exercice médical et soignant et par l’explication démontrée qu’une bonne gestion est au service de cette finalité et non l’inverse.
Notre conviction est qu’il est urgent de reprendre dans un esprit nouveau, les discussions concernant le monde de la Santé, en refusant le piège de l’opposition stérile des points de vue médicaux et financiers. C’est d’ailleurs pourquoi nous incluons les directeurs d’hôpitaux et tous ceux, médecins ou non, appelés à travailler dans l’univers de la santé, dans la réflexion ouverte par ce
rapport.

Dans ces conditions, en venir à la réflexion éthique n’est ni nostalgie, ni illusion, ni fuite devant la réalité, ni voeux pieux, ni volontarisme idéologue de notre part, encore moins refus de prendre l’exacte mesure de la situation vécue par les professions de Santé. S’il est d’autres lieux où sont discutées les mesures qu’il convient de prendre ou de mettre en oeuvre, notre conviction est tout bonnement que la réflexion éthique permet de lire une situation donnée avec un regard qui porte plus loin et qui ouvre une espérance d’un possible face aux tensions et aux impasses.
Cette espérance-là sera toujours portée par les femmes et les hommes qui vivent leur engagement professionnel comme souci de l’autre. La relation qui se noue sur le lit de douleur comme au guichet des admissions hospitalières, au cours d’un protocole de recherche clinique comme dans l’accompagnement du mourant, dans le Cabinet médical comme lors des soins à domicile ou dans les salles de consultations est toujours une relation inter-homines.

Entendre le sens de l’exercice médical et soignant comme réponse à un appel venu du malade, c’est éclairer les choix quotidiens comme les travaux de recherche, c’est ouvrir des pistes de réponses à court et moyen terme aux questions que tous se posent. C’est affirmer que cette confiance si nécessaire, et quelque peu fragilisée aujourd’hui, entre les malades, les acteurs médicaux, paramédicaux, financiers et administratifs du système de soins, ne se bâtit et ne s’entretient que sur de l’essentiel : les valeurs partagées. Bref, il faut vérifier ou redonner la présence d’une inspiration commune aux différents intervenants. Le risque est bien évidemment d’en rester aux belles paroles. Ce serait méconnaître la force du verbe. Plus encore, savoir discerner dans l’action quotidienne l’impact du questionnement éthique est en réalité très engageant si l’on veut bien mesurer ce que veut dire concrètement l’exigence éthique dans un univers qui est soumis à la tentation si forte du savoir et du pouvoir.

Le dire, c’est souligner à l’égard de tous les médecins et soignants, l’exigence de leur métier à laquelle ils ne peuvent se dérober sauf à remettre gravement en cause ce qui fonde leur engagement professionnel.

Il s’agit en réalité de situer la profession de médecin et de soignant dans la perspective la plus ambitieuse qui soit, l’homme. Parler d’éthique dans l’univers du soin n’est donc rien d’autre qu’en venir au coeur même de l’acte soignant. Rappelons avec force que selon le mot grec, iatros, l’art médical est l’art de celui qui soigne bien en méditant.
S’il y a méditation, il y a parole, il y a échange et communication profonde.

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