Editorial du 8 au 15 novembre

vendredi 7 novembre 2014 par Radio-Grésivaudan

Ça sent le sapin.

Cette expression, pour ceux qui l’ignoreraient est faite pour annoncer en plaisantant une mort prochaine, le sapin désignant ici le bois utilisé pour le cercueil - celui du pauvre, pour le riche c ’est du chêne. Cependant, en cette période post fête des morts, je ne vous parlerai pas de la faucheuse qui pourtant crève l’écran, bat des records d’audience et fait recette, flattant notre goût du morbide. Sacrifice citoyen, décapitation tweetée, catastrophes naturelles, passeurs trépassant leurs passés, clowns hacheurs de passants, les spectres nous hantent et tentent de nous interpeller tandis que nous répugnons à voir en face la seule mort qui nous intéresse : la notre et celle de nos proches qui la réclament du fond de leurs comas et de leurs phases terminales ou même d’une simple fin de vie. A l’heure où il nous faut absolument mourir de quelque chose, voire pour quelque chose, comme des idées par exemple, me permettrai-je de souhaiter mourir de façon désuète, de ma belle mort ?
Tandis que les montagnes de citrouilles en plastique et les tombereaux de chrysanthèmes ont laissé la place aux préparatifs réveillonesques annonciateurs des orgies vomitives de fin d’année, point culminant et exutoire de notre pouvoir d’achat, ce n’est pourtant pas non plus de sapin de Noël que je souhaite vous entretenir.

Si les médias ont souvent trop tendance à monter les faits divers en symboles, ils leur arrive parfois de réduire des symboles en faits divers. Ainsi en fut-il de cette instructive affaire de « sapin » (l’œuvre s’appelle Tree ), objet gonflable de vingt mètres érigé place Vendôme par le plasticien américain Paul McCarthy rappelant à tous un plug anal. Les réactions montrent en tous les cas combien nous sommes renseignés, en premier lieu les réfractaires au projet artistique, sur un objet qui restera à mon avis dans les annales... Hem ! Trop facile, il me fallait la faire, mais je veux dire sérieusement que le plug anal est en passe de devenir un des objets emblématiques sinon du siècle (mais je parierai bien la dessus en attendant la démocratisation de la désopilante lingette anale), du moins de la décennie ! Le plug anal est ce que le vinyle fut au années 60, le minitel aux années 80 : l ’objet culte indispensable à toute personne vivant dans son temps.
Je vous entends dire « pas de quoi faire une thèse » ! Si, je pense sincèrement qu’il y a de quoi, mais je vous ferai grâce pour l’instant de mes propres analyses pas encore asses poussées, approfondies si j’ose dire, pour rappeler brièvement ce que dis Freud sur le stade anal (merci qui ? Merci Wiki/c’est moi qui souligne) :
"Selon la théorie freudienne, cette période se joue de 1 à 3 ans en moyenne. L’enfant découvre le plaisir que lui procure le fait de retenir les matières fécales (rétention) ou de les expulser (défécation). C’est aussi, à cet âge, la période d’opposition. Dans le stade anal et selon la théorie, la perte des excréments est assimilée, par le jeune enfant, à la perte d’une partie de son corps ; l’enfant peut en être angoissé. Le « fruit social » de ce stade anal est l’autonomie dans l’espace. Vers deux ans, l’enfant commence à maîtriser ses sphincters, et l’anus devient, selon la théorie du stade anal, une zone érogène sous l’influence de l’exigence de propreté exprimée par les parents. L’anus, zone de passage entre l’intérieur du corps et le monde extérieur, est soumis à la volonté de l’enfant qui s’aperçoit qu’il peut empêcher l’expulsion et en retire donc un plaisir de rétention découlant de l’application de sa volonté. Il prend progressivement conscience du soulagement lié au fait de laisser sortir : c’est la découverte du plaisir d’expulsion. Selon cette théorie, il est fréquent que l’enfant s’intéresse à ses selles et les manipule, les explore ou les exhibe.
Aimer signifie à ce stade donner et garder, la possessivité est l’un des aspects dominants du stade anal. L’enfant peut satisfaire sa mère en laissant sortir à l’endroit et au moment où celle-ci le souhaite. Il peut également s’opposer à elle en retenant, c’est le développement d’un sentiment de toute-puissance chez l’enfant. C’est la mère qui imprimera la notion de saleté et le sentiment de dégoût, créant chez l’enfant l’assimilation de ses rejets à un plaisir défendu, à l’interdit. L’enfant peut concevoir la rétention comme une opposition à la mère. L’expulsion est une expression de l’agressivité. (voire aussi le chapitre sur la régression).
"

Voici un tableau assez réjouissant et ego-centré, normal et sain chez un enfant de trois ans, mais une société dans laquelle non pas se faire enculer mais être (un) enculé est devenu grâce au plug anal un état volontaire et permanent ne serait-elle pas une société qui régresserait au stade anal de son développement ? 
Ainsi, l’érection du plug anal en totem de notre siècle pourrait signifier à la fois notre sentiment d’impuissance et notre tentative de reprendre le pouvoir sur nous mêmes et sur le monde. Il est seulement dommage que cette tentative passe par l’expression d’un désir honteux, agressif, solitaire et égoïste au lieu de luttes plus collectives, festives et bon enfant. Autrement dit, la mode est aux restrictions, à la contrition, à la soumission, à l’isolement, au chacun pour soi, car nous échappe, au stade anal où nous en sommes revenus, la conscience qu’une société démocratique se construit collectivement.

S.R