Editorial du 28 octobre au 4 novembre

vendredi 28 octobre 2016 par Radio-Grésivaudan

Et si aujourd’hui je renonçais à éditorialiser ?
Enfin, presque. Mais comment pouvais-je résister à ce désir d’évoquer ce qui a profondément marquer mon attachement à l’Espagne alors que l’on célèbre – pas assez à mon goût- le 80ème anniversaire de la guerre civile espagnole. Et faut-il rappeler comment résonne encore pour ceux- il en reste quelques-uns- qui ont connu l’afflux des réfugiés républicains ( prés de 500.000 lors de la retirada de 1939), le souvenir de ces temps douloureux à un moment où nous sommes confrontés à l’accueil de réfugiés –et pas de migrants- fuyant les guerres ou les dictatures et à la montée, comme un renvoi d’après boire, de propositions dont on a connu naguère la dangerosité.

Mes premiers souvenirs d’enfant sont espagnols : Enfin , presque. Une grande table encombrée de vêtements, de couvertures de chaussures . Autour , des « grands » s’affairant à ouvrir de grands cartons. Souvenirs confus mais toujours présents au moment où j’écris. J’ai appris depuis qu’on était en 1939 et que ces gens qui s’agitaient autour de la table étaient mes parents, mon père instituteur et des militants socialistes réunis pour préparer des colis destinés aux républicains espagnols.
La rencontre en 4ème au lycée Jacques Decour d’un remarquable professeur d’espagnol, Jean Bouzet, parallèlement à celle d’un des derniers secrétaires de Léon Trotski , mon premier voyage en Catalogne en 1950 , des tracts subversifs au fond des sacs à dos, les nombreux voyages à moto jusqu’à Valence avec, au retour, sur le tansad, des futurs travailleurs chez Simca ou Renault, ont façonné mon attachement à ce pays qui, avec l’Italie de ma mère, me fait aujourd’hui douter du poids de mes racines gauloises. A noter aussi quelques jalons, souvent sources d’engagement , pour entretenir mon aficion hispanique, certains , sinistres comme la terrible année 1963 ou sont fusilles ou garrottés des militants espagnols : Julian Grimau, militant communiste en avril , Joqauin Delgado et Francisco Granado militants anarchistes en aôut , d’autres moins graves mais tout aussi importants comme le « Mourir à Madrid « de Frédéric Rossif ou « La guerre est finie » d’Alain Resnais, et la fréquentation assidue de Federico Garcia Lorca, de Rafael Alberti, d’Unamuno et de quelques autres, trop nombreux pour les citer tous
J’en resterai là de ces rappels personnels , bien anecdotiques, au regard de ce que fut la tragédie de la guerre civile espagnole, à quelques jours de ce que la République française devrait célébrer : les 80 ans de la Bataille de Madrid à laquelle participèrent les Brigades internationales, première victoire des Républicains. N’oublions pas.
Cette histoire est aussi la nôtre : celle d’hommes et de femmes qui se retrouvèrent , de Limoges et de Tarragone, de Barcelone et du Vercors, de la ville et de la campagne, pour combattre l’occupant nazi dans les maquis français.
Quand même, en guise de point d’orgue, et au risque de l’impudeur, ce poème que je commis lors d’une poussée d’hispanité , ma manière à moi de célébrer ces événements.

 « Barrio chino- Août 1950 »

.L’été s’alourdissait. On longeait le carmel
et ses grilles noircies où s’étiolaient des mauves.
Des hommes qui riaient au sortir des bordels
éclaboussaient la nuit de fulgurances fauves.
Une lune empalée tout au haut d’un clocher
poudrait le plâtre éteint d’une vierge voûtée.
La taverne était sombre et ses volets cloutés.
On entrait, saluait les amis inconnus
mains serrées, lèvres humides et parfumées
des filles embrassées, sourires retenus.
Il y avait là Miguel en rupture d’armée
un survivant de Krivoï-Rog, échoué là,
on ne sait quand, sur une grève catalane,
un professeur de grec, l’Electre d’Avila
un moine aléatoire, un bouquet de gitanes
trois typos de Jaén arrivés le matin
la chemise gonflée de tracts rédempteurs,
Pablo, de Montserrat, suivi de deux putains
converties par se soins aux thèses du bonheur
selon Léon, et puis Paco, de Barcelone,
la tête tout emplie de mouettes et de mort,
quelques français épars, de Seine et de Garonne,
enfin, bon pour la rime,un noir de Baltimore.
On était heureux. On riait. On s’exclamait.
On déclamait Lorca, Prévert et Machado.
Certains soirs, dans la fumée des pipes montait
la plainte incandescente du cante jondo.
De temps en temps , Paco sortait guetter,félin,
la coiffe encaustiquée de la garde civile.
Sur le buffet de bois ciré tel un lutrin
les verres alignés brillaient comme calice.
L’air sentait le gasoil, l’olive et la javel.
Un vétéran du POUM songeait à sa Galice,
a ses amis tombés sur le front de Téruel.
« No pasaran, no pasaran ! »Et les R en roulant
ébranlaient les récifs de sa bouche océane.
On se taisait soudain :Paquita, droit devant,
poussait le portillon comme on ouvre une vanne.
Ses parfums ruisselaient sur notre Babylone.
La houle de ses seins sous sa blouse de soie
tendait nos pantalons comme voile bretonne.
Engels cédait devant Vénus. Chacun pour soi !
Doux enfants de Trotsky, mes frères dialectiques,
que n’aurions-nous donné pour sa fourrure noire !
Oubliés Staline et ses vipères lubriques
rien d’autre ne comptait que cette mudéjar !

J’ attendis près d’un mois que la Castille, enfin,
m’accueillît. C’est une terre rude et brûlante
où l’âme s’évapore, où l’on touche aux confins
du monde, où tout au fond de ses failles ardentes
coulent de frais ruisseaux. Comment prétendre, hombre !
Que Dieu a déserté cette table dressée
sur les piliers du temps ? Cette croupe cambrée !
Et ce duvet de blé ! Comment ne pas presser
ces lèvres grenadine, effleurer cette peau
d’ocre et d’arène fine ? Ô maja desnuda,
ma belle Tolédane, humble porte-drapeau
de nos révolutions. « Nada, nada, nada »
criait Paco. De la rue sa voix montait, rauque,
comme au bois de Grédos le cor à lhallali.
Par les volets filtrait une lumière glauque.
Dans l’ombre reluisait, à l’occident du lit,
l’obscénité glabre d’un bidet made in France.
Parfois on entendait le chant d’un rossignol.
La chambre fleurissait. Sur le jeté garance
Paquita s’entrouvrait. J’apprenais l’espagnol.

M.A le 7 brumaire 225