Editorial du 13 au 20 février

vendredi 13 février 2015 par Radio-Grésivaudan

 

Le problème des éditorialistes, c’est qu’ils sont bien seuls. Et l’on pourra me dire et me répéter que c’est ce qui fait leur grandeur, cette solitude les ronge, même si, par pudeur, ils n’en laissent rien paraître. Mais quoi ? me diront certains, de quoi vous plaignez-vous ? A votre porte une actualité changeante, mouvante, une vraie garantie contre la monotonie, contre l’ennui, la certitude d’être en permanence « dans le coup » dans le bain de la vie, entre drame et comédie. Soit ! Il n’empêche, j’en viens à envier notaires, huissiers et autres patrons d’auto-école, qui peuvent défiler au gré de leur rancoeur. Et parfois je me voudrais poète : Les poètes peuvent toujours avoir recours à des muses, un éditorialiste, pas. Et que sait-on de l’angoisse de l’éditorialiste à la veille de remettre sa copie, de ces troubles inévitables de l’imprégnation : perte de sommeil, le cerveau qui s’emballe et fournit à l’éveillé malgré lui une masse de matériaux plus ou moins pertinents.
 Et, au risque de paraître exhibitionniste, et pour illustrer cette angoisse quasi ontologique de l’éditorialiste en panne et en recherche, je ne crains pas de vous livrer ce qui m’est arrivé alors que je devais remettre ce texte pour ce vendredi 13 février . A trois heures du matin, je me suis soudain dressé, en sueur, hébété, avec cette phrase résonnant en boucle dans ma tête, claire et distincte, comme prononcée par une voix intérieure et familière. Je vous la livre telle que je l’entendis : « ..le pénis avachi des muses androgynes »
A l’évidence, un alexandrin. Ce qui ne me surprend pas. Plus bizarre cependant, le sens ou l’absence de sens de cette proposition. Comme chaque homme normal, j’attache à mon pénis une attention affectueuse et veille à son bon fonctionnement, sans qu’on puisse soupçonner de ma part des soins excessifs ou quelque narcissisme. J’intègre cette excroissance dans un ensemble anatomique cohérent, à sa juste place, ni plus, ni moins.
Avachi, ensuite. Autant dire ramolli, flasque. Dieu (ou un de ses clones) m’est témoin que, normalement sollicité et malgré un âge certain, je peux encore faire face sans qu’il soit besoin de recourir à d’improbables artifices
Les muses, maintenant. Bien que je sacrifie régulièrement à l’alchimie de la poésie, jamais je n’ai rameuté des muses, même pas une seule. Quand j’écris, j’ai horreur de sentir quelqu’un dans mon dos qui me souffle dans le cou. Je considère le recours aux muses* comme une facilité, un renoncement, une fuite devant l’effort créatif.
Androgyne, enfin. Soyons clair : je n’ai rien à voir, de près ou de loin, avec l’androgynie. J’annonce la couleur : je suis hétérosexuel de naissance et anti-clérical par choix réfléchi. Rien d’ambigu, rien d’équivoque dans ma personne qui puisse justifier le soupçon d’androgynie, même si parfois on me fait remarquer que j’ai un sourire vraiment charmant, presque féminin. Enfin il est difficile d’imaginer un androgyne moustachu, à moins d’admettre la possibilité d’une mutation brutale arrêtée à mi-chemin .
Alors quel sens donner à cette irruption étrange, insensée ? Fatigue, abus de Brouilly, intoxication au DSK, tout est possible. Et si j’ai poussé l’impudeur jusqu’à vous livrer ce que d’aucuns considèreront comme une fuite devant les exigences de l’éditorial, c’est pour tenter de vous faire partager les risques encourus par l’abus d’ éditorialisation. Comte tenu de la complicité que j’entretiens avec vous, lecteurs, depuis plusieurs années, j’espère que vous pardonnerez cette mise à nue . Cela ne se reproduira pas : je vais me ressaisir. De toute façon je n’ai pas le choix : le cheik Abdel E. K. me sollicite pour une conférence** sur « la place de la libido chez les disciples creusois d’Avicenne » et je dois être à Guéret dès lundi matin à la première heure.
A bientôt, j’espère,

MA

* Je serai moins catégorique à l’égard des égéries . Une égérie (une seule suffit d’ordinaire) a plus de distance et se borne le plus souvent à un rôle de conseillère, avec connotation politique dans l’acception moderne du terme. Une égérie peut se révéler utile pour investir et convaincre un éditeur par exemple et tout à fait supportable pour peu qu’elle ait les yeux clairs, les seins en gloire et la croupe spirituelle.

** à titre gracieux.